J'étais consultant à l'époque, plus jeune que je ne le suis aujourd'hui, mais déjà en charge d'une mission qui dépassait de loin ce que mon âge laissait deviner. Une organisation, dans un secteur qui exigeait précision et discrétion, devait conduire une transformation profonde de son modèle interne. Le mandat m'était confié, en qualité de manager de transition. Le manager en place, lui, était écarté temporairement, repositionné sur d'autres projets, avec la promesse claire de revenir, mais dans un rôle redéfini, une fois la transformation accomplie.
Une scène, un bureau, une phrase
J'avais alors cette curiosité un peu naïve qui distingue les jeunes consultants de ceux qui ont déjà beaucoup vu. Je suis allé voir le CEO et je lui ai posé la question, simplement : pourquoi ne demandez vous pas au manager en place de conduire ce changement ? Il connaît l'organisation mieux que moi. Il dispose de la légitimité que je devrai construire. Il aurait, sur le papier, l'avantage de la continuité.
Sa réponse, je l'entends encore. Il m'a regardé sans hâte, puis a articulé ces mots.
"Celui qui conduit le changement ne peut pas être celui qui assure la continuité."
Un CEO, il y a presque trente ans
Il n'y avait dans cette phrase aucun ressentiment à l'égard du manager en place, qui était par ailleurs un excellent professionnel. Il y avait simplement la reconnaissance d'une asymétrie. Conduire un changement et hériter d'une organisation transformée n'obéissent pas aux mêmes logiques psychiques. Demander à une seule personne d'incarner les deux postures revenait à lui demander de signer simultanément deux contrats opposés.
J'ai exécuté la mission. Le manager d'alors est revenu, dans ses nouvelles fonctions, dans une organisation dont les règles avaient bougé, mais dont il pouvait désormais hériter sans avoir eu à se renier. Trente ans plus tard, je continue de penser que la phrase de ce CEO contenait l'une des lois les plus mal comprises de la transformation organisationnelle.
Ce que cette scène m'a vraiment enseigné
Il existe des postures pour transformer et il existe des postures pour opérer. Ce ne sont pas les mêmes. Confondre les deux, dans une même personne et un même mandat, coûte presque toujours plus cher que de les distinguer. Je précise volontairement le mot postures. Je ne parle pas de profils figés. Le même individu peut être transformateur dans un contexte et continuateur dans un autre. La distinction ne se joue pas dans les personnes, elle se joue dans les mandats. Or un mandat, contrairement à un profil, peut être négocié, séparé, formalisé. Voilà précisément où se trouve le levier.
Conduire le changement suppose d'accepter la rupture, de tuer ce qui fut, de désarticuler des routines auxquelles certains tenaient comme à leur identité professionnelle. Hériter d'une organisation transformée suppose à l'inverse de la consolider, de réparer les liens distendus, d'apaiser les blessures laissées par la transformation. L'esprit qui rompt n'est pas l'esprit qui répare. Demander à un dirigeant d'enchaîner les deux, sans transition de mandat, revient à lui demander d'aimer la cicatrice qu'il vient lui même de coudre.
Albert Hirschman, dans Exit, Voice, and Loyalty (Harvard, 1970), avait pressenti cette mécanique en montrant que seul celui qui peut symboliquement quitter une institution dispose réellement de la liberté de la réformer. La loyauté du manager interne, qui est une vertu dans la durée, devient une prison stratégique au moment précis où l'organisation doit muter contre elle même. William Bridges, dans Managing Transitions (Da Capo, 1991), a complété cette intuition en distinguant le changement, événement extérieur que l'on planifie, et la transition, processus intérieur que l'on traverse. Le premier appelle un chef de projet, la seconde appelle un accompagnement.
L'erreur que je vois revenir, mission après mission
Quand un comité de direction, un actionnaire ou un dirigeant lui même décide de conduire un changement sans externe et sans séparation des mandats, l'erreur qu'il commet est presque toujours la même. Il sous estime la vitesse d'exécution. Toute organisation vit en permanence sur deux échelles de temps. Celle, immédiate, des livrables du jour, du chiffre d'affaires à produire, des clients à servir. Et celle, prospective, du futur en construction, des routines à inventer, des modèles à dépasser. Ces deux échelles ne se neutralisent pas, elles se chevauchent et se rivalisent dans l'agenda d'une même personne.
La conséquence n'est presque jamais l'échec. La conséquence est la lenteur. Une lenteur élégante, présentable, défendable, qui s'invoque chaque trimestre comme une preuve de prudence, mais qui creuse dans la marge ce que la vitesse aurait préservé. J'ai vu, dans presque toutes les missions où le mandat avait été confondu, le calendrier doubler. Des transformations annoncées sur dix huit mois s'étaler sur trois années, parfois quatre. John Kotter, dans Leading Change (Harvard Business Review Press, 1996), a documenté la lenteur comme cause première d'échec des transformations, mais en attribuait la responsabilité à un défaut de méthode. Mon expérience suggère un déplacement utile : la lenteur ne tient pas à un défaut de méthode, elle tient à un défaut de séparation des mandats.
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Ce que cette séparation révèle de plus profond
J'ai longtemps pensé que cette doctrine relevait de l'organisation. Je crois aujourd'hui qu'elle relève de quelque chose de plus profond, à la lisière de la philosophie morale. Transformer une organisation suppose une forme de violence symbolique. Pas de cruauté, mais une discontinuité assumée avec ce qui était. Or une organisation a besoin, dans le même temps, de quelqu'un qui incarne le lien, la continuité, la mémoire des engagements pris. Demander à une seule personne d'incarner les deux revient à exiger d'un humain qu'il tienne simultanément deux promesses contradictoires.
Marc Aurèle, dans le livre VIII de ses Pensées pour moi même, écrit qu'il faut quitter ce que l'on fut pour rendre possible ce qui doit advenir. La sagesse stoïcienne, ici, rejoint la science des organisations. À l'inverse, séparer les mandats fait à l'organisation et à ses dirigeants un cadeau d'élégance. On confie à un transitoire la responsabilité de la rupture, on confie au permanent la responsabilité de la continuité, et l'on permet aux deux figures de tenir leur promesse sans se trahir.
Quelques nuances, pour ne pas être dogmatique
Je ne prétends pas que cette doctrine soit universelle. Quelques contre exemples célèbres existent. Lou Gerstner chez IBM, Satya Nadella chez Microsoft, ont conduit des transformations majeures depuis le siège permanent et sans transitoire. Ces dirigeants partagent une qualité rare, la capacité de tuer leur propre trajectoire passée à l'intérieur d'eux mêmes. Cette qualité existe. Elle est rare. Elle ne se décrète pas dans une fiche de poste. Pour les autres dirigeants, et nous formons la majorité, le coût d'une transformation lente est presque toujours supérieur au coût d'un transitoire bien choisi.
Sources mobilisées
Albert Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty, Harvard University Press, 1970. William Bridges, Managing Transitions, Da Capo Press, 1991. John Kotter, Leading Change, Harvard Business Review Press, 1996. Edgar Schein, Organizational Culture and Leadership, Jossey Bass, 1985. Marc Aurèle, Pensées pour moi même, livre VIII.